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Le fabuleux destin des Bourbonnais
Visite du Soir
Ah, le beau nom que celui de "Bourbonnais" ! Il évoque d'un seul coup les têtes couronnées, l'ancien duché des Bourbons, une campagne magique sillonnée de cours d'eau, les grands crus, bref, le nez rouge et puissant de la France éternelle.
Alain Bourbonnais, personnage extravagant, architecte de son état, créa à Dicy dans l'Yonne, un anti-musée en pleine nature, une sorte de citadelle de l'art hors normes qu'on appelle "la Fabuloserie". Le lieu, accessible au public en été, croule sous la pression de mille objets burlesques, populaires, carnavalesques, tantôt collectionnés par le propriétaire, tantôt créés de sa main. Ils envahissent la maison, ses annexes, ses extérieurs, débordant toutes les catégories même d'art brut, se répandant comme s'ils sortaient d'un coffre géant de jouets fous.
Parfois ils voyagent et prennent leurs quartiers, le temps d'une expo, dans un autre repère d'art brut ou marginal. C'est le Musée d'Art & Marges, rue Haute à Bruxelles, qui leur ouvre aujourd'hui ses portes et en profite pour rebondir avec sa propre collection et propose un programme d'animation qui tombe à pic pour Mardi gras. Outre les pièces de la Fabuloserie hautes en couleur, parfois plus intériorisées comme les beaux dessins de Michèle Burles, on verra, dans l'orbite de l'exposition, quelques-uns des fleurons du petit musée bruxellois bien vivant.
Au début, la Fabuloserie n'est qu'une belle maison de campagne avec des colombages, des granges aux toits pentus, qui a appartenu à l'acteur Pierre Brasseur. Elle ne devint vraiment "La Fabuloserie" qu'en 1983, prenant le relais de l'atelier Jacob à Paris déjà dédié par Alain Bourbonnais et par Dubuffet lui-même à l'art "hors normes" qui élargit le champ de l'art brut. La Fabuloserie prolonge, avec sa bénédiction, l'oeuvre du maître de l'art brut au moment où sa fameuse collection s'exile à Lausanne.
Le patron de la Fabuloserie ne rencontra Dubuffet qu'en 1970, quand chacun de son côté a déjà fait son affaire de l'art différent, le premier dans la sphère sociale et populaire, le second, dans la sphère psychiatrique. Mais ils se reconnaissent, s'apprécient et veillent au grain ensemble. Bourbonnais, tel un Brassens aux moustaches retroussées, à la langue bien pendue et aux convictions tranchées profite de sa passion dévorante pour jeter aux orties sa défroque d'architecte très en vue ou, du moins, pour la relativiser. Il endosse alors celle de créateur fantasque qui va au-devant d'artistes surgis de partout et de nulle part, sans bagage. Lui-même façonne une tribu de grandes poupées burlesques qu'il appelle ses Turbulents. Sur place, une décharge lui fournit les matériaux de ces créatures composites, parfois monumentales, dédiées à un érotisme bonhomme. Et pendant qu'il vaque à ses collages et assemblages, il continue de collectionner les pièces créées par les gens de la campagne et des usines qu'il fréquentait. Comme Dubuffet, en définitive, mais de manière plus proche et conviviale, Alain Bourbonnais doit sa vocation de créateur déjanté à sa "collectionnite" aiguë. Là où les artistes "bruts" s'appliquent à faire de l'art, les intellectuels s'encanaillent. De quoi alimenter un vieux débat...
(édition du 15/02/2012)
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