Le Palais des Beaux-Arts présente une rétrospective de l'oeuvre de Per Kirkeby (°1938), peintre majeur de l'avant-garde danoise. Mais que faut-il entendre par avant-garde : rupture, minimalisme, abstraction, emprunts, détournements ? On retrouve tout cela dans une oeuvre prolifique qui démarre dans ... Lire la suite »
les années '60 dans le sillage du mouvement Fluxus. Mais il ne s'agit là que d'un versant d'une oeuvre très diverse qui puise tout autant dans la figuration des classiques danois ou les expérimentations des maîtres français du XIXe siècle, comme Eugène Delacroix. Kirkeby ne peut ni ne veut être classé, préférant questionner sans relâche la position et les perceptions de l'observateur. Un processus artistique qui se déploie sur différents supports (toiles, tableaux noirs, papiers, bronze, etc.) ; une affirmation de la liberté qu'il retrouve, lui le géologue de formation, dans une nature omniprésente. L'enclave Kurt Schwitters prend alors tout son sens. Kirkeby n'y est pas confronté au dadaïste, mais à un Schwitters méconnu, figuratif, épris de paysages. "Peintures interdites"... au regard du mainstream moderniste. Et le Danois d'y reconnaître son propre credo : l'affirmation viscérale de sa liberté d'artiste.
Ça fait un peu peur, il y a des monstres derrière", lâche une gamine plantée devant une grande toile du peintre danois Per Kirkeby. Aucune figure pourtant dans ce magma de formes et de couleurs. Juste un fascinant paysage abstrait dont l'apparition sur la toile semble s'être faite de manière organique. Rien de clair ou de définitif. Cette peinture-là n'est pas faite pour être expliquée mais pour être regardée, explorée, fouillée du regard sans jamais révéler la totalité de son mystère. "Peut-être ils sont gentils ?", reprend la gamine après quelques minutes d'observation et de réflexion. Peut-être, en effet.
Au coeur d'un programme concocté à l'occasion de la présidence danoise du Conseil de l'Union européenne, on peut découvrir cette vaste rétrospective de Per Kirkeby depuis les peintures sur masonite des années 60 jusqu'aux grandes toiles plus récentes. L'artiste est connu des milieux artistiques. Son oeuvre est présente dans de nombreux musées. Mais il est du genre réservé, totalement dédié à son art. Le choc de cette rétrospective n'en est que plus grand. Une vraie (re-)découverte.
L'artiste, lui, parle de son oeuvre avec simplicité : "Je presse le tube (ou pas, il n'y a pas que de la peinture en tube). Je commence à peindre avec différentes idées en tête. Et cela ne marche pas. Ça devient un ratage. Et c'est là que ça commence à être intéressant. On ne peut pas faire de peinture avec de bonnes idées."
Ici, pas de feux d'artifice de couleurs, pas de traits bien droits, de figures géométriques ou de déluge de verdure acide. Pourtant, parlant de son travail, il évoque "une connaissance et une intime compréhension des couleurs, de la masse, de la texture et de la ligne". A chaque tableau, on est frappé par ces éléments. Mais aussi par la présence diffuse ou évidente de la nature. Une nature où le temps fait son oeuvre, où la terre, l'herbe, la mousse, les feuilles mortes, les roches, les arbres se superposent en d'innombrables strates pour créer un fouillis inextricable et fascinant.
Les toiles de Kirkeby sont comme cette nature, faites de couches multiples. "Une peinture peut me prendre un an, ou plus, nous explique-t-il en souriant. Bien sûr, je ne travaille pas tout le temps sur la même. Je vais et je viens entre différentes toiles, différents formats. Je les reprends au bout d'un temps. En mon absence, elles maturent. Ce serait plus facile si je commençais avec une structure. Mais il n'y en a pas."
Dans l'avant-dernière salle de l'exposition, on peut découvrir un film formidable montrant sa manière de travailler et de revenir sans cesse sur une même oeuvre pour la modifier encore et encore. "A un moment, la peinture devient hostile à mon égard, nous confie-t-il. Elle me dit de foutre le camp. Alors je sais que j'ai terminé."
Géologiste de formation, il a gardé de cette expérience une fascination pour la nature, ses structures, ses systèmes. "Ça convenait bien aussi à mon côté pas très flamboyant", s'amuse-t-il. Dans le film, on le voit peindre de manière très ordonnée des oeuvres formidablement chaotique. Etrange paradoxe. Comme cette façon qu'il a de si peu parler du côté émotionnel de son oeuvre. Mais les choses changent. "J'ai longtemps été fasciné par Gustav Mahler, confesse-t-il. Il est si totalement dépourvu de honte. Sa musique dévoile toutes ses émotions. Il me fascine à nouveau aujourd'hui. Sans doute qu'avec l'âge, j'ai moins honte d'exprimer mes émotions, moi aussi."
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