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Stéphane Erouane Dumas : Cliffs
Visite du Soir
Les "portraits" de falaises n'ont pas fini d'intriguer. Familier depuis l'enfance des paysages de Caux, en Seine-Maritime, Stéphane Erouane Dumas (Paris, 1958) y revient toujours. Tableaux poétiques, singuliers, parfois monumentaux, toujours fascinants dans leurs plissements minéraux, ils sont à l'origine d'une expérience picturale innovante. L'installation se déploie sur les trois murs de l'espace carré de la Verrière et compte trente-deux panneaux de quatre mètres de haut en juxtaposition continue le long des murs, suspendus à un filin selon une courbe précise.
Cette fresque englobe le visiteur et se laisse arpenter comme un Colorado mi-réel, mi-imaginaire. C'est le résultat d'un long travail de transposition technique et spatiale réalisé dans l'atelier parisien puis adapté au lieu bruxellois. Et une première dans le parcours de Stéphane Erouane Dumas qui, de cette façon, confronte plus directement le regard à la minéralité quasi abstraite des strates, des creux, des saillies, au plus petit élément constitutif de la roche, leitmotiv dont la répétition rythmée conditionne l'ampleur de la vision.
Le peintre s'adonne depuis des années à cette observation pénétrante des falaises qu'il considère comme vivantes, en perpétuelle métamorphose avec leurs effritements, leurs tassements et leurs couleurs qui changent au gré du temps. Même sous la forme de tableaux classiques, ces falaises décillent l'oeil jusqu'au vertige. Tout se passe comme si le peintre considérait chacune d'entre elles comme une page du grand livre du monde et la transfigurait en évocation d'une belle autonomie, lisible hors du contexte naturel.
Architectures abruptes plongeant dans la mer, elles gardent pourtant suffisamment de vérité concrète pour que l'oeil balance entre déchiffrement et découverte. Les ocres pâles, les rosés, les pains brûlés, les grisés habituels aux tableaux ont fait place, dans l'installation, à des couleurs plus franches, plus contrastées, plus lumineuses. La roche, comme grossie à la loupe, fait figure d'écorce où le temps grave son compte à rebours, formant à la fois une texturologie et une cosmogonie.
La peinture contemporaine, c'est évident, sort volontiers du tableau pour se mesurer à l'espace. Continuer à s'inspirer de la nature, pourquoi pas ? Erouane Dumas n'est pas le seul en ce 21 siècle débutant. Mais comment ignorer par ailleurs que l'exercice de la peinture, il y a vingt ans à peine, cédait sous la pression de nouvelles pratiques visuelles, de nouveaux codes, avant de repartir de plus belle ? Paysagiste contemporain, le peintre intègre au paysage le questionnement d'un monde qui change, qui a perdu son centre, où le chaos, l'expansion, la globalisation, la prolifération ne se satisfont plus de la géométrie euclidienne.
Qu'il s'agisse de falaises, d'arbres, de forêts ou de miroitements, le peintre les plie à sa grille de lecture. Ses forêts concilient l'infiniment lointain et l'infiniment proche, la vie corpusculaire et la globalité du paysage, curieusement stylisées en bandes de frondaisons denses. Comme ses falaises pliées et dépliées en palimpsestes, elles résonnent d'un silence abyssal.
DANIÈLE GILLEMON
(édition du 09/05/2012)
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