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Par-delà l'horizon
Visite du Soir
Un jour, 8.000 ans avant notre ère, la Manche et la mer du Nord n'existaient pas. On pouvait aller à pied entre les actuelles villes de Calais et de Douvres. Le climat changea. Les eaux remontèrent. Plusieurs millénaires plus tard, des hommes voyagent d'une rive à l'autre de la Manche. Entre les deux espaces littoraux, la mer est un espace de rencontres et non une barrière infranchissable.
Comment faire sortir cette période lointaine de l'anonymat ? L'exposition "Par-delà l'horizon" au Château-musée de Boulogne-sur-Mer nous fait gravir la passerelle d'un drôle de voyage dans le temps.
Pour débuter l'expérience maritime à l'Âge du bronze, on se fait tirer le portrait photomaton en princesse, en guerrier ou en marchand. Les vitrines présentent les parures en bronze et en or dont on pourrait s'affubler. De superbes jambières à spirales provenant d'un dragage de l'Escaut conviendraient à la dernière demeure d'un guerrier. Une assiette de famille à l'Âge du bronze révèle le menu : orge, salaisons, poissons, coquillages, boeuf, oiseaux migrateurs.
Au centre de l'exposition interactive conçue pour être accessible à un public très large, trône un impressionnant esquif. C'est la réplique à l'échelle 1/2 du bateau découvert en 1992 lors d'une fouille préventive par des archéologues sur le chantier de construction d'une route, à Douvres. Vingt ans plus tard, cette réplique en bois de chêne est le coeur d'un ambitieux projet porté par la France, la Belgique (Université de Gand) et l'Angleterre, cofinancé par l'Union européenne. "Boat 1550 BC" fait le point sur cette incroyable découverte : un bateau à bords cousus, typique de la navigation maritime la plus ancienne entre Manche et mer du Nord, peut-être un des plus vieux bateaux d'Europe, le mieux conservé pour ce type si complexe, fait de planches de chêne, de liens végétaux, de taquets, de calfatage de cire et de mousses végétales. Privé de sa proue, le bateau de Douvres a demandé 15 ans de recherches conduites par une équipe internationale de spécialistes pour reconstituer son environnement.
Restauré à l'identique suppose-t-on, car les archéologues fonctionnent un peu comme des Sherlock Holmes pour des époques sans tradition écrite, sinon quelques gravures rupestres ou d'autres vestiges moins bien conservés découverts sur nos côtes belges, dans le Kent ou le nord de la France. Difficile de donner l'âge du capitaine ! L'analyse par dendrochronologie établit la construction de ce bateau vers 1550 avant notre ère. Ce bateau extraordinaire à fond plat arborait quand même un poids de 9 tonnes. Imaginez la force de l'équipage qui jouait sur les courants pour joindre une rive à l'autre...
Le bateau de Douvres incarne une réalité : les hommes de l'Âge du bronze voyageaient et prenaient la mer alors que le Néolithique et l'agriculture les avaient déjà sédentarisés. La notion de frontière était une réalité.
L'exposition révèle toute l'ambiguïté de l'espace transmanche : un mode de vie commun, des rituels funéraires similaires, une production de céramiques aux motifs étonnamment ressemblants. Donc, ces gaillards trafiquaient ferme, paisibles commerçants ou navigateurs belliqueux ? Si une partie des produits et objets a été fabriquée sur place, des matériaux et d'autres biens sont venus de bien plus loin, comme l'ambre de la Baltique, les pointes de lance du Kent, l'épée de type britannique découverte à Wimereux, l'échange de bétail, les lingots provenant des Alpes autrichiennes.
Le but de l'exposition est la valorisation de recherches dont l'Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives) est partenaire. Objectif atteint, car on découvre l'univers quotidien des sociétés en Manche et mer du Nord à l'époque du fameux bateau. C'est une belle page d'histoire eurorégionale qui est contée, de l'habitat à l'artisanat du bronze, des rituels aux parures, aux vêtements, et à l'art du voyage.
DOMINIQUE LEGRAND
(édition du 08/08/2012)
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