Il faut suivre le rêveur en pyjama (Carax lui-même), franchir l'immense petite porte qui se cache dans le décor boisé d'une salle de cinéma face à un public fantôme et se laisser conduire de l'aube à la nuit, de vie en vie, afin d'en savoir un peu plus sur le monde, la condition humaine, l'état du cinéma et les démons de Leos Carax. Car
Holy motors, notre Palme d'or à Cannes, est une vraie invitation de cinéma qui fait ressentir autant nos paranoïas que l'enfance de l'art.
L'homme de la situation s'appelle Monsieur Oscar (Denis Lavant), délégué pour enchaîner les rôles au fil de sa journée avec l'application d'un tueur à gages. Sorte d'homme coincé dans les rouages non plus d'une machine comme dans
Les temps modernes, de Chaplin, mais dans les fils d'une toile invisible. À ce jeu-là, Denis Lavant est grandiose, assumant avec brio chaque personnage et ses rencontres avec d'autres créatures fascinantes. Mais sa quête est avant tout celle de Carax à la recherche de la beauté du geste, du moteur de l'action, des femmes et des fantômes de sa vie. Cela génère des scènes bouleversantes de beauté.
Carax, dont le dernier long
Pola X datait de 1999, ose l'original, le ludique, l'inventif et éblouit. Sa quête où se mêlent passionnellement amour absolu de cinéma et déchirures intimement personnelles est faite de poésies multiples et de fulgurances. Il faut se laisser embarquer en limousine et vivre ce fascinant jeu de dupes où les transformations sont autant de transfigurations. Vertige des métamorphoses.
En VIDÉOS, la filmographie du tandem Carax-Lavant.
Cher Leos,
Pourquoi se cacher derrière des lunettes noires, un halo de gitanes ou un murmure ? Tout est dans vos films, dites-vous pour ne pas en dire plus. On aimerait poursuivre la conversation. On est prêt à embarquer pour cette "très belle île qui s'appelle cinéma, où il y a fatalement un grand cimetière." Là où vous vivez depuis ce jour de 1976 où vous avez décidé de naître dans une chambre noire.
Cinq films en trente ans. C'est peu. Le naufrage des Amants du Pont-Neuf, ce projet ambitieux qui blessa tant d'âmes et creusa un fossé abyssal entre votre nom et les financiers, vous a estampillé cinéaste maudit. Vous n'avez pas lâché. Et continuez à repousser les limites du possible. Face à votre impuissance à monter plusieurs projets à l'étranger et n'en pouvant plus de ne pas tourner, vous vous êtes passé commande. On s'en réjouit. "Ce film est particulier, imaginé pour Denis. C'était la seule certitude de départ. Ensuite on fait en sorte que la vie et d'autres choses traversent le film. Quand on fait un film, on fait du cinéma." Vous appliquez Georges Bataille : "J'appelle expérience un voyage au bout du possible de l'homme." Et apparaissez au début de Holy motors en pyjama devant une grande salle de cinéma remplie de fantômes. "Il m'importe d'être vu. Aimé ? S'il y a une personne qui m'aime, je suis content. Je n'aime pas les films publics, je fais des films privés."
Pas de problème, cher Leos, on s'invite chez vous.
FABIENNE BRADFER
(par FABIENNE BRADFER - édition du 11/07/2012)