La rumeur le dit en perte de vitesse. Les mauvaises langues prétendent que ses shows ne font plus recette à Las Vegas depuis la crise. D'autres pointent la concurrence de troupes occupées à grignoter son terrain avec un même style mais à plus petit budget, sortes de contrefaçons forcément plus abordables. Pourtant c'est un Cirque du Soleil toujours flamboyant que l'on a découvert avec Corteo, dernière création du géant québécois fondé par Guy Laliberté en 1984. Le Soleil n'est pas près de se coucher, et sa machine à rêves à encore de beaux jours devant elle.
On a même découvert un spectacle beaucoup plus emballant que tous les précédents (Saltimbanco, Varekai, Alegria). Pour notre plus grand bonheur, le Cirque du Soleil semble avoir laissé au placard les costumes fluorescents et autres ambiances "Las Vegassiennes" et tape l'oeil pour un style baroque, d'une douce et folle poésie. Une mue heureuse que l'on doit au metteur en scène suisse Daniele Finzi Pasca, dont on avait déjà remarqué la sensibilité poétique avec des spectacles comme Rain - Comme une Pluie dans Tes Yeux au sein du Cirque Eloize, autre grande pointure circassienne.
Pour Corteo ("cortège" en italien), l'artiste a imaginé une ambiance de carnaval étrange, une procession funèbre et féerique à la fois, un mélange de fête foraine et de commedia dell'arte. Placé en cercle tout autour de la scène, le public découvre les curieuses funérailles d'un vieux clown, bientôt transformées en rêve éveillé pour cet homme emmené par des anges bienveillants. On a soudain craint le pire à la vue de ces archanges suspendus aux cintres, traversant les airs avec leurs fausses plumes sur le dos, nous projetant un moment dans nos pires souvenirs de spectacles de fin d'année scolaire. Mais, très vite, on quitte toute niaiserie pour des tableaux surréalistes, surprenants, voire époustouflants.
Les lustres deviennent trapèzes dans de vertigineuses acrobaties aériennes. Les lits deviennent trampolines pour de physiques batailles de coussins. Un Pierrot lunaire et funambule marche à l'envers, soit la tête en bas, sur un fil (on n'a d'ailleurs pas compris comment). Une marionnette humaine tisse sa toile sur une curieuse machine à poulies. Des poulets en caoutchouc pleuvent du ciel et des chaussures orphelines courent sur roulettes. L'effet de surprise est le maître mot de Corteo, qui ose les alliages les plus incongrus. D'un spirituel numéro musical sur verres de cristal et bols tibétains, on passe à un duo de mini Tour Eiffel télécommandées, éclairant de leurs spots capricieux un numéro d'échelle acrobatique. Les costumes d'Arlequin côtoient des gags inspirés du golf. La cornemuse succède au flamenco. Les nains titillent les géants. Le hula hoop se pratique sur un fil tandis qu'un théâtre miniature revisite sportivement Roméo et Juliette. On ne compte plus les images magiques imaginées par Daniele Finzi Pasca. Comme cette minuscule acrobate, accrochée à d'énormes ballons bourrés d'hélium et qui s'envole telle une fée clochette au-dessus des têtes, invitant les spectateurs à lui donner un petit coup de pouce, littéralement, pour la faire voyager jusqu'à la scène. Ce style baroque et décalé, voilà un pari osé pour un Cirque du Soleil habitué aux univers plus lisses. Un pari qui marche du tonnerre !
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