Elle traverse le plateau d'un pas décidé, franchit le haut rideau de plastique transparent qu'elle écarte d'un coup de micro, produisant un bruit violent. Puis elle fait demi-tour, accomplit le même trajet en sens inverse. Même marche régulière, mêmes coups de micro. Encore et encore... Et toujours, d'une étrange voix de petite fille, elle raconte l'histoire de l'ogre qui dévorait ses enfants... Dès l'entrée dans la salle, le public est plongé dans un univers étrange, oppressant, arpenté par cette curieuse créature que chacun voit d'un oeil différent : communiante, mariée, fée, princesse... Sous son diadème, une tache rouge sang s'étend sur la robe blanche. D'un bout à l'autre du "Chagrin des ogres", elle sera celle qui commente, raconte, houspille les personnages, nous entraîne dans leurs univers. Les deux personnages sont enfermés dans leur bulle. D'un côté, un jeune homme assis derrière son ordinateur et sa webcam. De l'autre, une jeune fille dans une cave où elle se filme en permanence.
Le jeune homme (excellent et troublant David Murgia) est inspiré par Sebastian Bosse, ce jeune Allemand de 18 ans qui se suicida après avoir tiré sur les élèves et professeurs de son lycée. Son geste, annoncé sur internet, secoua l'Allemagne et inspira Lars Noren pour sa pièce "20 novembre". Fabrice Murgia, à peine plus âgé que Sebastian Bosse, en donne aujourd'hui sa vision. Parallèlement, il nous fait suivre les rêves d'une jeune fille (Emilie Hermans, d'une justesse parfaite) allongée dans son lit d'hôpital. Elle a tenté de se suicider, sa mère est à ses côtés. Mais elle divague, se voyant enfermée dans une cave, comme Natascha Kampusch, cette jeune Autrichienne kidnappée et enfermée durant toute son adolescence en Autriche, et qui anime aujourd'hui des talk-shows à la télé...
S'inspirant du blog de Sebastian Bosse comme des entretiens accordés à la presse par Natascha Kampusch, Fabrice Murgia nous entraîne dans une lente descente aux enfers. Dans une solitude terrible, face à l'oeil de leur caméra respective, les deux jeunes gens font surgir tout le mal-être d'une génération que personne n'écoute. Dépassant largement les clichés sur la crise adolescente et les explications toutes faites (la faute aux jeux vidéo, aux films violents, etc.), "Le chagrin des ogres" nous met face au désarroi absolu de jeunes gens que personne ne voit ni n'entend.
Si, comme bon nombre d'autres spectacles actuels, la mise en scène de Fabrice Murgia utilise largement le travail sur le son, les micros, la vidéo, c'est ici bien plus qu'une donnée technique ou stylistique. L'univers de ces jeunes gens est celui dans lequel nous vivons : un univers d'images, de caméras, d'écrans, de claviers... Un univers de la communication permanente où chacun se retrouve plus seul que jamais.
Dans un subtil équilibre entre réel et fiction, jouant avec les codes du théâtre et de la représentation, Fabrice Murgia crée une fable terrible, où l'imaginaire des protagonistes prend corps sur le plateau. Sans jugement ni morale, "Le chagrin des ogres" nous plonge au coeur du malaise. Un malaise tout entier condensé dans le personnage imaginaire de la petite fille, à la fois narratrice et manipulatrice, porteuse de la légèreté, de l'imagination mais aussi de la cruauté de l'enfance. Un personnage qui se transforme parfois en monstre vociférant ou qui interrompt le récit pour raconter ses petites histoires à elle, contes modernes directement issus du réel. Un personnage, magistralement interprété par Laura Sepul, dont les derniers mots balbutiés, suppliants, renvoient dos à dos désespoir absolu et quête, malgré tout, d'un autre réel : "Je ne veux pas que ça se termine comme ça..."
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