Votes du public
Voter pour cet évènement :
En partenariat avec NetEvents.be
Les névroses sexuelles de nos parents
Critique du Soir
Une pièce dérangeante, une comédienne fascinante et une mise en scène exigeante : il faut avoir un coeur en cuir tanné pour ne pas sortir bouleversé des "Névroses sexuelles de nos parents".
Pourtant, une pièce sur l'éveil sexuel d'une jeune femme mentalement déficiente n'avait a priori rien de très populaire. C'est sûr, la pièce de l'auteur suisse Lukas Bärfuss n'est pas pour tous les publics, mais le large spectre des interrogations qu'elle pose sur la définition de la normalité, la liberté d'échapper aux projections de nos parents, ou encore la primauté de l'innocence sur la raison, font de cette oeuvre une expérience édifiante, comme un phare balayant une douce lumière sur les tabous qui nous forgent. Certains seront sans doute heurtés par la crudité avec laquelle Bärfuss aborde son propos, mais cette brutalité est comme amortie, soulagée, par la fluide mise en scène de Guy Pion, et surtout le naturel confondant et terriblement attachant de Sarah Brahy en héroïne atypique, agneau sacrifié sur l'autel de nos interdits, de nos non-dits.
La comédienne, déjà remarquée dans "Ajuste tes pensées petite soeur" à l'Océan Nord la saison dernière, irradie ici encore dans un rôle pourtant pas toujours rose. Elle incarne Dora, du même nom que ce cas célèbre d'hystérie dont Freud étudia les déviances sexuelles. Loin de l'hystérie, elle est plutôt à l'état de semi légume quand s'ouvre la pièce. Sa mère vient de décider d'arrêter de la bourrer de médicaments, afin de renouer le lien avec sa fille, de voir quelle jeune femme couve sous l'être engourdi, quitte à ouvrir la boîte de Pandore. Entre une stabilité végétative et une imprévisibilité vivante, la mère n'hésite pas. A mesure que s'estompe les effets du traitement, Dora s'éveille comme une sève bouillonnante après un hiver sans fin. Avec une spontanéité débridée, elle s'éveille aussi à l'érotisme qui couve en elle, vite exploité par un homme sans scrupules. Sortie de sa prison chimique, elle se heurte bientôt à d'autres murs, aux barrières d'un monde dont elle ne comprend pas les normes. On ne peut en dévoiler plus sans gâcher le plaisir des spectateurs. Disons seulement que Dora, ses parents et son docteur, devront faire des choix radicaux devant les conséquences de l'appétit sexuel désinhibé de la jeune femme.
Dans une scénographie très vivante, grâce au formidable travail vidéo de Sébastien Fernandez, convoquant des bribes à la fois réalistes et allusives de décors de rues ou d'intérieurs, la distribution est juste de bout en bout, entraînée par une Sarah Brahy époustouflante, sur le fil du rasoir entre l'allégresse de son optimisme inébranlable et l'émotion tord-boyaux de ses efforts maladroits pour "être normale", de ses élans de coeur s'écrasant contre la rationnelle intransigeance du monde. La pièce aurait pu se contenter d'interroger le droit pour tous à une sexualité épanouie, mais elle brasse plus large, grâce aux personnages secondaires, censés représenter la norme, mais dont on découvre les secrètes excentricités et petites habitudes perverses. A travers eux, c'est notre société hypocrite qu'interpelle Bärfuss dans un style à la fois aiguisé et brutal.
CATHERINE MAKEREEL
(par W.M. - édition du 25/01/2012)
Votre avis
|
|