C'est trop bizarre d'avoir des idées pareilles si jeune." Mardi soir, les adolescents présents à la première d'Exils au Théâtre National, étaient sous le choc. Pour son quatrième spectacle, Fabrice Murgia évoque le thème de l'exil. Il livre une pièce courte (un peu moins d'une heure) où le son et les images en disent largement autant que les mots.
EXILS de Fabrice Murgia / Cie Artara from D-Mo Prod. on Vimeo.
C'est pourtant par ceux-ci que l'on commence avec une femme en uniforme surgissant devant le public qui papotait encore l'instant d'avant. D'un ton neutre, elle énonce quelques vérités terribles écrites dans une langue à la fois quotidienne et poétique qui révèle les qualités d'écriture du jeune metteur en scène : "On attendra la dernière seconde pour réaliser que c'était court, surtout ceux d'entre nous qui ont bien vécu ou ceux d'entre nous qui n'ont perdu que très peu d'amis."
L'image prend aussitôt le relais avec cet homme à la peau noire qui, d'une cabine téléphonique, plaisante avec sa mère restée au pays. Mais la bonne humeur est feinte et son récit n'est qu'un leurre pour ne pas la décevoir. Cet homme est médecin. Mais ici, il est clandestin. Quand on lui demande pourquoi il veut vivre ici, il répond simplement : "Parce que je peux !"
À coup de phrases courtes, de tableaux visuels incroyablement parlants (le rai de lumière géant qui enferme toute la vie de l'employée surmenée dans une photocopieuse), d'utilisation magistrale du son et de la musique, Fabrice Murgia nous plonge dans les rêves, les angoisses et/ou le quotidien de ses quatre personnages.
Olivia Carrère, François Sauveur, El Hadji Abdou Rahmane Ndiaye et Jeanne Dandoy portent le tout avec une justesse incroyable. On est bouleversé devant cet homme qui s'est fait faire une poupée de lui-même à taille humaine, ce face-à-face entre l'exilé qui a la sensation de "s'effacer" et la jeune femme un peu paumée qui ne sait quoi lui répondre, la fonctionnaire calme et plutôt gentille qui se contente d'appliquer la loi sans état d'âme...
Fabrice Murgia fait ainsi surgir une foule de questions sur notre rapport à l'autre, le repli sur soi, l'incapacité de plus en plus grande à nous situer là même où nous sommes. Sans manichéisme ni grand discours, dans un formidable mélange de quotidien et d'onirisme.
JEAN-MARIE WYNANTS
(par W.M. - édition du 08/02/2012)