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Le carnaval des ombres
Critique du Soir
Ce monologue habité revient sur un sujet historique méconnu, l'annexion des Cantons de l'Est par l'Allemagne nazie en 1940. "Je suis allé trouver Michael (Delaunoy, le directeur du Rideau de Bruxelles, NDLR) avec ce projet, se souvient le comédien. Il m'a dit, et je trouve ça génial, 'C'est un sujet que je ne connais pas, alors ça m'intéresse.' C'était très important pour moi qu'il en assure la mise en scène. Aujourd'hui, j'ai juste envie de lui dire merci." Car ce jour-là, ça y est : son texte devient pièce.
Sur scène, avec une émotion palpable mais maîtrisée, Serge Demoulin, Prix de la critique du meilleur comédien 2009 ("Hamelin", "Dom Juan"), joue son propre rôle et retourne une vingtaine d'années en arrière. C'est l'époque du Conservatoire. L'époque où il quitte Waimes pour Bruxelles. L'époque où, dans un bar, alors qu'il précise d'où il vient, on le traite de Boche. Incapable de réagir sur le moment, il reste avec des questions plein la tête. Chez lui, la Seconde Guerre mondiale, c'est un sujet qu'on n'aborde pas. Sa mère, pourtant souffleuse pour la troupe de théâtre locale, fait taire les conversations quand elles dévient vers cette période de l'histoire. Son père, très touché par le décès de ses frères, au front, n'est pas davantage loquace. Mais Serge, lui, a désormais besoin de savoir. Que s'est-il vraiment passé dans les cantons de l'Est au cours de la seconde guerre mondiale ? Que signifie concrètement "l'annexion" ? Comment a-t-elle été vécue par la population ? Et comment expliquer les milliers de portés disparus de la région ? Ou que le corps de son oncle "Karl" (Charles de son nom de baptême), mort au front sous les couleurs de la Wehrmacht avec d'autres "malgré nous", n'a jamais été rapatrié ?
Dans "Le carnaval des ombres", Serge Demoulin creuse ces questions. Y apporte des réponses, issues de lectures et de rencontres avec un historien (notamment), sans pour autant se faire polémiste. Son texte est un hommage, une réhabilitation, jamais une provocation. Ou bien si, une fois, quand il imagine, à l'occasion d'un carnaval, grimper sur le monument aux morts vêtu d'un uniforme allemand. "Jamais, jamais, je n'aurais fait ça, nous dira-t-il à l'issue de la représentation. Mais le théâtre permet ça, permet d'aller jusque-là." Et du coup, nous offre une scène de bagarre aussi improbable que mémorable, rassemblant dans notre imaginaire Casimir, les frères Dupondt et le bourgmestre de la ville. Grimé sans raffinement, vêtu d'une trop courte veste rouge estampillée Royale Printon (le nom de la fanfare dans laquelle le comédien joue... pour de vrai), Serge Demoulin y est presque méconnaissable, jouant de tout son corps, suant son maquillage blanc. Grand.
ADRIENNE NIZET
(par W.M. - édition du 10/04/2013)
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