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It's my life and I do what I want
Critique du Soir
Comment faire du théâtre un sublime canular. Comment traverser le XXe siècle en un kaléidoscope ludique construit autour d'une énigme. C'est l'étonnante performance de Guy Dermul et Pierre Sartenaer dans "It's my life and I do what I want", sous-titré "La brève histoire d'un artiste européen du 20e siècle." Car il s'agit de retracer le destin mouvementé d'un dramaturge que la postérité n'a pas retenu : Willem Kroon. Né à Rotterdam et censé vivre aujourd'hui aux alentours de Sarajevo, cet illustre inconnu aurait côtoyé les plus grands, dont Samuel Beckett et Jerzy Grotowski, participé à l'émergence du mouvement Arte Povera, peint des monochromes noirs à la place de Soulages, et découvert à 15 ans l'une des célèbres formules mathématiques qu'on attribue à Gauss.
A en croire la pièce, le XXe siècle serait passé à côté d'un de ses plus grands génies. On imagine que la moitié de la salle se rue sur Wikipedia après avoir vu la pièce, sans trouver trace de cet esprit fécond. Finalement, peu importe que le personnage ait existé ou pas, Guy Dermul et Pierre Sartenaer nous présentent un Willem Kroon à leur manière et on l'adore ! Ce que l'on aime plus que tout, c'est l'ironie puissante, formidablement détachée, qui ne quitte jamais nos deux comédiens, au fil d'un exposé faussement académique, projecteur et documents écrits à l'appui. Entre des extraits vidéo d'une pièce de Grotowski sur l'Holocauste, la lecture des correspondances sarcastiques de Beckett, des bandes sons de la BBC jouant avec l'absurde et la syntaxe, les deux comédiens résument le théâtre pauvre et le théâtre de l'absurde avec affection mais surtout un humour impitoyable. On retiendra particulièrement cette reprise de dix minutes d'une oeuvre sur la guerre 14-18, censée durer deux heures, sans comédiens mais avec des rafales de balles de tennis et des hauts parleurs hurlant des insultes de chaque côté. Comme dirait Willem Kroon : Dans ce spectacle, le public réalise l'absurdité de la situation en dix minutes. Dans la réalité, il a fallu quatre ans pour arrêter la guerre.
Toute la pièce est de cet acabit, drôle et mordante, parsemée d'anecdotes réelles, glanées dans l'histoire européenne : la genèse de Hitler, l'annexion des Sudètes, les camps de concentration, etc. Une démarche qui rappelle le best-seller de Geert Mak : Voyage d'un Européen à travers le XXe siècle. Très érudit, bourré d'invention, avec un souci du détail qui tient du faussaire, "It's my life" fait souvent s'esclaffer la salle. Ce signe de croix quand ils parlent du Festival d'Avignon est un moment d'anthologie ! Nos deux gredins se moquent avec brio de la prétention d'une certaine élite intellectuelle : ils aiment et châtient bien ceux qui en abusent. Une vraie réussite en somme mais attention, réservée à un public qui apprécie le jeu des références culturelles.
CATHERINE MAKEREEL
(édition du 12/09/2012)
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