Perplexe ! C'est l'état dans lequel on ressort de "La maman du petit soldat" de Gilles Granouillet, mis en scène par Philippe Sireuil. Ce dernier l'avoue lui-même : il était complètement déboussolé à la lecture de la pièce. Une pièce comme une énigme, comme une montagne à gravir, comme un trousseau de clefs à démêler. C'est justement pour tous ces défis qu'il a empoigné la matière.
LA MAMAN DU PETIT SOLDAT from Rideau de Bruxelles on Vimeo.
Le lecteur est donc averti : cette pièce n'est pas pour les cartésiens, ni pour les esprits qui fonctionnent par petites cases de rangement, proprettes et définitives. Car l'oeuvre de Granouillet, pour dessiner les ravages d'une guerre sur une famille, mélange abondamment les cartes : le temps d'une nuit cauchemardesque, on ne sait jamais très bien si l'on est dans le rêve ou la réalité, si l'on est ici ou là-bas, si les personnages sont fous ou si c'est nous qui perdons la tête. Le décor et la bande sonore annoncent d'emblée l'ambiance lynchéenne : une pièce comme un tunnel, débouchant sur une porte mystérieuse (est-on à l'extérieur ou à l'intérieur ?), des murs comme inondés de sang jusqu'à hauteur d'homme, le portrait d'un homme (le père, le fils ?) comme unique et troublante décoration, des sons lancinants, inquiétants. Sur ce plateau obscur se succèdent la Mère, le Fils et la Petite Soeur, trois personnages d'une tragédie qui pourrait être antique mais renvoie aux conflits qui gangrènent notre époque. Dans des dialogues qui tournent en boucles obsessionnelles, ces trois êtres abîmées se débattent, au fil d'une nuit où les fantômes dévoilent peurs primaires, discordes freudiennes et noeuds sociétaux. Pour ajouter à la confusion de ce huis-clos dans lequel un soldat, en mission dans sa propre famille, traque le ou les hommes de la maison, Philippe Sireuil fait jouer le rôle de la Mère par un homme, le Suisse Roland Vouilloz, d'une froideur glaçante. Felipe Castro casse un peu la glace dramaturgique avec un jeu bestial, désespéré, bouillonnant, dans le rôle du fils et soldat. Mais Edwige Baily étouffe ces bourgeons d'émotions avec une prestation distante dans le rôle de la soeur.
Il faut s'accrocher pour dégager de cette banquise formelle quelques interrogations humaines. Il ressort entre autres l'implacable mais discrète dénonciation d'une armée qui surfe bien souvent sur la misère sociale d'une population pour recruter ses soldats. Rien que pour ça, on rend hommage à ce travail.
CATHERINE MAKEREEL
(par W.M. - édition du 22/02/2012)